Travail choisi ou servitude volontaire ?

Posté dans 18. jan, 2008 par in Enseignement

titulaire remplaçantUn exemple avec l’évolution des conditions de travail des titulaires remplaçants du premier degré de l’Education nationale.

Pour assurer la continuité du service public d’éducation, il est nécessaire de disposer de personnels prêts à remplacer les enseignants absents (maternité, maladie, formation); c’est la mission de ceux qui choisissent de devenir remplaçants.

L’administration n’étant pas en mesure de mettre un véhicule de service à sa disposition, le fonctionnaire doit utiliser son véhicule personnel pour exercer son travail. Suite à d’importantes restrictions budgétaires, l’indemnité journalière dite de sujétion spéciale versée pour compenser les contraintes particulières du poste et les dépenses qu’il occasionne a été réduite de 2/7ème. Dès que le trajet dépasse 9 km, elle ne s’avère même plus suffisante pour défrayer le salarié. Financièrement, dans un souci de justice relevant du Droit Naturel, les missions devraient donc se limiter à ce périmètre. Pourtant, au contraire, au mépris de la qualité du service, de la pollution, de la fatigue occasionnée, de la santé du personnel, le salarié en question se voit de plus en plus souvent confier par son employeur, des affectations de plus en plus lointaines. Désormais, au temps de travail quotidien proprement dit s’ajoutent souvent trois ou quatre heures de conduite.

Travailler plus …

Prenons comme exemple, une suppléance d’une semaine (5 jours) à 75km (pour un fonctionnaire du Pays de Montbéliard, cela correspond à une mission à Besançon).

Comparaison de l’Indemnité perçue par rapport aux frais réels calculés sur la base des données fournies par l’administration fiscale (frais réels des salariés) :

  • - Distance : 75 km par le plus court chemin, seul itinéraire pris en compte par l’administration.
  • - Temps : 01h27par le plus court chemin (0h57 par autoroute mais ça coûterait 14€ de plus par jour soit 70€ par semaine)
  • - Petite voiture de 6cv – 0,514€/km

Calculs pour cinq jours :

Distance

Calcul frais réels

Coût réel

Calcul indemnité versée

Calcul du résultat

75 km (75×2)x5=750km 750×0,514€/km= 385,50 43,84×5= 219,20 219,20-385,50= -166,30

Ces 166,30 € représentent la perte cumulée en une seule semaine à Besançon, mais réglementairement, rien n’interdit à l’administration, qui ne s’en prive d’ailleurs pas, d’envoyer un remplaçant de Montbéliard à Pontarlier ou à Arc et Senans!

….pour gagner moins.

Personne n’étant encore astreint au bénévolat, comment expliquer chez les titulaires mobiles, cette résignation à se rapprocher de la nouvelle catégorie socioprofessionnelle dite des travailleurs pauvres ?…
- La première raison relève peut-être du calcul ou plutôt de son absence. Le surcroît de travail occasionné par la mission d’une semaine citée en exemple, se solde par une perte nette de plus de 150€. Cette charge non indemnisée étant essentiellement constituée par l’usure générale du véhicule et l’érosion accélérée du capital qui en découle, son impact est différé, ce qui la rend relativement indolore dans l’immédiat.

- La deuxième raison tient à une conscience à peu près aussi développée chez le remplaçant que chez le hamster dans sa roue, chacun tourne, tourne, subissant servilement son sort. Certains individus de l’espèce qui se prétend la plus évoluée mettent même un point d’honneur à aligner toujours plus de kilomètres. Comment s’étonner que l’administration leur témoigne finalement la considération qu’ils méritent ?

Pourtant il n’y a dans une telle situation aucune fatalité comme l’expliquait déjà Etienne de la Boétie (1530-1563) dans son  ”Discours de la servitude volontaire” ; un texte certes un peu ancien, mais ô combien d’actualité dont voici un extrait:

Pauvres gens misérables, peuples insensés, nations opiniâtres à votre mal et aveugles à votre bien ! Vous vous laissez enlever sous vos yeux le plus beau et le plus clair de votre revenu, vous laissez piller vos champs (…). Et tous ces dégâts, ces malheurs, cette ruine, ne vous viennent pas des ennemis, mais certes bien de l’ennemi, de celui-là même que vous avez fait ce qu’il est (…). Ce maître n’a pourtant que deux yeux, deux mains, un corps, et rien de plus que n’a le dernier des habitants du nombre infini de nos villes. Ce qu’il a de plus, ce sont les moyens que vous lui fournissez pour vous détruire. D’où tire-t-il tous ces yeux qui vous épient, si ce n’est de vous ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s’il ne vous les emprunte (…). Vous vous affaiblissez afin qu’il soit plus fort, et qu’il vous tienne plus rudement la bride plus courte. Et de tant d’indignités que les bêtes elles-mêmes ne supporteraient pas si elles les sentaient, vous pourriez vous délivrer si vous essayiez, même pas de vous délivrer, seulement de le vouloir.

Je ne vous demande pas de le pousser, de l’ébranler, mais seulement de ne plus le soutenir, et vous le verrez, tel un grand colosse dont on a brisé la base, fondre sous son poids et se rompre.

Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres.

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